Le 1er janvier dernier, la France prenait pour les six prochains mois la présidence du Conseil de l’Union européenne. Pour marquer cet événement, le gouvernement de Jean Castex a pris la décision de projeter les couleurs du drapeau de l’Union européenne sur un certain nombre de monuments français, dont notamment la cathédrale Notre-Dame de Paris, la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre ou encore la basilique Saint-Denis. En outre, a été également décidé la mise en place du drapeau de l’Union européenne sous l’Arc de triomphe, ce qui peut laisser perplexe. Perplexe parce que l’on pourrait, l’espace d’un instant, se demander si Emmanuel Macron a comme ambition pour l’Europe de renouer avec ses racines chrétiennes, les douze étoiles dorées sur fond bleu faisant référence directement à Marie. Perplexe aussi dans la mesure où associer le drapeau européen avec l’Arc de triomphe, symbole napoléonien par excellence, pourrait dévoiler une volonté nouvelle de domination de la France sur le reste de l’Europe.

Mais, il n’en est rien. Nul doute n’est permis quant à la foi d’Emmanuel Macron, leader politique actuel des européistes, dans la construction européenne. Nul doute également pour son désamour de la France et de sa culture. Comment ne pas penser à son projet de souveraineté européenne, au détriment évident de la souveraineté française ? Comment ne pas se rappeler ses nombreuses attaques contre la civilisation française, affirmant que la France n’a pas de culture, ou encore ses discours sur la République qu’il prend soin de ne pas enraciner en refusant de la qualifier de française ?

Alors pourquoi cette démonstration – en effet, selon l’Élysée, le drapeau de l’Union européenne n’a pas été retiré à la suite de la polémique qui en est née, mais selon un calendrier prévu en amont – de la part des autorités françaises ?

Le drapeau, symbole d’un territoire et symbole de conquête 

Pour comprendre en quoi le drapeau rentre dans une logique de bataille, d’opposition, il convient de rappeler que le drapeau est une représentation d’une personne morale – en France, la matérialisation de cette affirmation se rencontre à l’article 2 de la Constitution de 1958 –, qu’il s’agisse d’un État, d’une région, d’une ville ou encore d’une organisation. Toujours à titre de rappel, selon les règles communément admises en droit international, un État est constitué d’une population, d’un gouvernement et d’un territoire – pour certains, il faudrait ajouter à ces trois attributs la reconnaissance de la part des autres États. Ainsi, un drapeau renvoie tout à la fois à une réalité politique – le gouvernement –, à une réalité démographique – la population –, et, pour ce qui nous intéresse, à une réalité géographique – le territoire.

Ce dernier point permet de comprendre que le drapeau d’un État, au-delà de représenter ce dernier, contient une symbolique de possession d’un territoire et, potentiellement, de conquête et d’annexion d’un espace géographique donné. À titre d’illustration, l’on pourrait évoquer l’importance du drapeau et de son porteur sur un champ de bataille, l’humiliation qu’était de le perdre au profit de l’adversaire, de l’ennemi, ou encore l’image du drapeau planté sur un territoire conquis ou découvert – image à laquelle même la lune n’a pas fait exception !

Dès lors, il parait logique de considérer, même si une partie des protagonistes s’en défend, que la pose du drapeau européen sous l’Arc de triomphe rentre dans cette symbolique de conquête de la France par l’Union européenne.

Le drapeau de l’Union européenne seul sous l’Arc de triomphe, une volonté d’intégration de la France au projet européen

Si l’Arc de triomphe, et alors que de nombreux autres monuments nationaux ont reçu les « honneurs » des couleurs du drapeau européen, a particulièrement attiré les regards des médias, c’est certainement en raison de son importance symbolique remarquable à au moins deux titres.

Premièrement, l’Arc de triomphe est lié à l’histoire de Napoléon Ier, empereur des Français ayant vaincu pendant près de deux décennies l’Europe coalisée contre la jeune République française puis contre le régime napoléonien. Cet aspect de la polémique est important dans la mesure où mettre le drapeau européen sur ce monument érigé à la gloire d’un général victorieux revient soit à asseoir sa domination sur ledit personnage historique français – qui n’est autre que le plus emblématique –, soit à vouloir intégrer cette part de l’histoire française dans l’histoire européenne.

Secondement, l’Arc de triomphe est lié à l’histoire du soldat inconnu, que l’on sait français – il convient de rappeler à l’époque l’extraordinaire méfiance, cette forme de détestation envers les Allemands dont était animée une partie de la France, ce qui a conduit les porteurs du projet de la Tombe du soldat inconnu à prendre toutes les précautions possibles pour que ledit soldat soit au moins de nationalité française, n’en déplaise à M. Apathie. Aussi, la pose du drapeau européen sur la Tombe du soldat inconnu, mort pour sa patrie, pour la France, peut être lue à trois niveaux différents. D’abord, cela peut consister en une offense à la mémoire de ceux qui se sont battus et qui sont morts pour la France, et non pour l’Europe. Ensuite, on retrouve cette volonté d’intégrer la France au projet européen en faisant sienne son histoire propre. Et, pour terminer, l’association des deux premiers niveaux constitue la troisième lecture possible.

Une volonté d’intégration de la France donc, mais à quel projet européen ?

La première polémique de l’année 2022 ne peut se révéler entièrement que si l’on tient compte du projet européen proposé par les élites européennes, à savoir un projet de fédération sur le modèle des États-Unis. À ce sujet, quelques observations s’imposent afin de démontrer en quoi toute comparaison entre l’Europe et les États-Unis ne saurait être pertinente.

En premier lieu, les États-Unis se sont créés puis développés sur la base d’une population constituée par un groupe dominant anglophone et surtout protestant ; tout le contraire de l’Europe, forte de sa multitude de cultures, de langues et d’États, bien souvent séculaires, parfois millénaires. De plus, l’unité politique qui éclate au grand jour à partir de la Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776 est le fruit d’un long processus historique d’une opposition de plus en plus marquée entre la métropole anglaise et sa politique impérialiste et les distantes Treize colonies britanniques.

Ainsi, l’union face à un même ennemi, la métropole anglaise, a favorisé tout au long du siècle ayant précédé la guerre d’indépendance un sentiment d’appartenance commune entre les Treize colonies, sentiment amplifié par une langue et une religion communes. Par ailleurs, et bien que les affinités culturelles, religieuses et linguistiques jouent positivement, notamment dans la conception et l’organisation d’un nouveau type de société, le début de l’histoire des États-Unis montre à quel point il peut être difficile de s’accorder en politique, et particulièrement, pour ce qui nous concerne, sur la simple question de savoir s’il faut ériger un État fédéral ou confédéral.

De surcroît, entre la création des États-Unis à la fin du XVIIIème siècle et sa forme actuelle, les différents États fédérés qui se sont ajoutés aux premiers ne constituaient pas des États séculaires mais des territoires souvent vides ou peuplés d’amérindiens massacrés, ce qui est évidemment plus facile à assimiler. Ajoutons enfin que les événements récents outre-Atlantique ont tendance à révéler une atmosphère délétère, et ce en parallèle de la montée de plusieurs communautés autres que la communauté historiquement dominante, mettant par la même occasion du plomb dans l’aile à l’idéologie du multiculturalisme.  

Ainsi, le projet fédéraliste européen, actuellement bien avancé juridiquement avec l’établissement d’un pouvoir exécutif – la Commission européenne –, d’un pouvoir législatif – le Conseil de l’Union européenne et le Parlement européen –, d’un pouvoir judiciaire – la Cour de justice de l’Union européenne assistée du Tribunal de l’Union européenne –, mais aussi d’une monnaie commune à certains de ses membres et d’une citoyenneté donnant lieu à des droits, reste confrontée à l’inconscient collectif des peuples européens qui, pour la plupart, se sentent nationaux avant de se sentir européen. Quoi de plus normal quand on est le fruit d’un processus historique, linguistique et culturel séculaire. En d’autres termes, là où les États-Unis ont pu bénéficier d’un inconscient collectif commun, il n’en est rien des peuples constituant l’Union européenne. Tout ceci explique évidemment les difficultés de plus en plus fortes rencontrées par le projet fédéral européen à mesure qu’il tente de se réaliser. Cela ne signifie pas qu’un projet européen n’est pas envisageable, mais que ce projet européen là ne l’est pas. Or, c’est ce que tente de nous vendre Emmanuel Macron et plus largement la plupart des hommes et femmes politiques européistes.

Il aurait fallu maintenir, comme le préconisait en son temps le Général De Gaulle, une Europe des nations, nécessairement confédérale, laissant de grandes marges de manœuvre aux différents États et à leurs peuples, tout en actant la volonté d’un projet commun sur le long terme. Tout ceci aurait pu permettre, sans braquer les peuples – ou du moins une partie de ceux-ci –, la création d’un inconscient collectif européen qui, bien plus qu’une construction politique, juridique et technocratique déconnectée des peuples telle que l’Union européenne, aurait habitué progressivement, génération après génération, la population à se sentir européenne avant de se sentir italienne ou suédoise. En somme, ce modèle n’est autre que celui qu’a connu la France qui, siècle après siècle, lentement mais sûrement, a su fédérer et unifier différents peuples, allant de l’alsacien au basque et du breton au corse, pour n’en faire qu’un, le peuple français.

Finalement, une majorité présidentielle qui clive politiquement dans le cadre de la campagne présidentielle

Aussi, la difficulté avec les dirigeants français – Emmanuel Macron en tête – est qu’ils préfèrent continuer ce projet coûte que coûte plutôt que de le remettre en question. Dans cette optique, il n’est pas anodin de rappeler que la pose et l’enlèvement du drapeau de l’Union européenne selon un calendrier précis et respecté par l’Élysée sont des actes visant à choquer une première partie de la population, attachée à un projet national et/ou à un projet d’une Europe des nations, mais également une seconde partie de la population, qui serait choquée de voir que des personnes s’offusquent de la présence du drapeau de l’Union européenne sous l’Arc de triomphe pour une seule journée. Dès lors, il faut comprendre cette entreprise comme un acte politique, délibérément clivant, pouvant choquer, et ayant pour but de rappeler au camp européiste que le Président de la République défendra encore, en 2022, pour les prochaines élections présidentielles, le projet fédéral européen. La position de Clément Beaune, assimilant la critique de cet acte à l’extrême droite, dénaturant encore un peu plus ce terme, rend parfaitement compte de cette opposition entre européistes et souverainistes.

En conséquence, nous en revenons à cette bataille des symboles, des idées, des projets politiques différents. D’un côté, les fédéralistes veulent toujours plus d’Europe, quitte à ce qu’elle demeure une chimère idéologique, faute de temps nécessaire à l’adaptation des esprits. De l’autre côté, les souverainistes ne rejettent pas forcément tout projet européen, mais veulent simplement redonner la primauté aux États, et ce particulièrement à une époque où les crises se multiplient et où les réponses apportées à ces crises diffèrent bien souvent d’un État à un autre.  

W. R.
Rédacteur

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