Pour qu’il y ait une droite, il faut une gauche, et pour qu’il existe une gauche et une droite, il faut nécessairement qu’il existe un cadre politique dans lequel sont posés les termes du débat. A l’origine du clivage gauche-droite en France, il y a la Révolution de 1789 et la distinction au sein de l’assemblée de deux tendances fortes : l’une accueillant la Révolution avec enthousiasme, l’autre plus modérée, souhaitant en réguler les éventuels excès. A partir de là, se sont structurées deux attitudes politiques qui ont varié au cours du temps et sont devenues aujourd’hui deux manières d’envisager les idées de l’époque, la gauche se targuant de progressisme tout en dénonçant une droite qui serait caractérisée essentiellement par son conservatisme. 

Régulièrement, Eric Zemmour déconstruit cette présentation de la structuration du champ politique en montrant que les idéologies sont historiquement moins marquées qu’il n’y paraît et que ce qui était une idée de gauche jadis peut aujourd’hui être jugée comme une idée de droite (par exemple le rapport ferme à la laïcité). De fait, comme le montre Albert Thibaudet, le mouvement des idées en France penche plutôt à gauche et il convient de ne pas se laisser abuser par les assignations souvent teintées d’anathèmes qui conduisent à placer untel à droite, voire à l’extrême droite. Il faut donc fournir un effort intellectuel et s’intéresser aux idées qui sont portées, s’habituer à les recontextualiser sur le plan historique afin d’en saisir la réelle portée. 

Cet article va tenter d’expliquer ce qu’est la droite aujourd’hui, ou plutôt les cinquante nuances de droite, la droite étant loin de constituer un courant homogène, et surtout chercher à déterminer comment Eric Zemmour se place dans le champ politique français actuel. 

L’origine du clivage gauche droite

“Au niveau français, il n’y a une gauche et une droite que depuis Calvin” affirmait dans un entretien au Monde donné en 1997 l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie. Pour certains, l’origine du clivage gauche droite serait la division au sein de l’Église entre les catholiques et les protestants : Jean Calvin, en souhaitant redonner au message christique sa radicalité initiale, s’opposerait à l’Eglise catholique instituée et serait le premier représentant d’une forme de révolution sur le plan des idées. Selon cette hypothèse, le clivage gauche-droite serait né dès le XVIe siècle avec d’un côté, les protestants mettant l’accent sur l’individu et de l’autre, les catholiques plutôt soucieux de défendre les institutions en place.

Cependant, dans une présentation plus classique de l’histoire, la naissance du clivage gauche-droite interviendrait le 11 septembre 1789, au moment où les députés de l’Assemblée constituante se réunissent pour déterminer s’il convient d’accorder au roi Louis XVI un droit de véto. La délibération se déroule dans la salle du manège attenante au palais des Tuileries, aujourd’hui détruite, où les plus hostiles s’assoient à la gauche du président, se disent “patriotes” et qualifient leurs opposants “d’aristocrates” et où les plus soucieux de contenir la Révolution, se placent à sa droite. L’enjeu la nature du pouvoir du roi : pouvoir politique ou simple pouvoir symbolique ? Dans ce dernier cas, le roi de France deviendrait pour les Français l’équivalent de nos jours de ce qu’est la reine d’Angleterre pour les Britanniques.

Il importe donc de souligner qu’au départ, le terme de “droite” (et symétriquement le terme de “gauche”) ne recouvre pas une idéologie précise, mais constitue plutôt un moyen de désigner un positionnement dans l’hémicycle suite à une question précise. Il existe donc une relativité de la position politique : des députés opposés au véto du roi se trouvent à gauche du président mais peuvent se retrouver à droite pour un autre vote. La position dans l’Assemblée dépend en fait de la réponse apportée dans le but de favoriser le décompte des voix. De cette répartition va néanmoins émerger néanmoins certaines valeurs : la tendance réformiste, voire révolutionnaire s’installe à gauche alors que la tendance plus modérée et conservatrice se place à droite. Or, cette tendance réformiste va continuellement peser sur la droite, au nom du progrès, afin de faire avancer ses idées. Pour Eric Zemmour, “il faut bien comprendre ça car cela va être toute l’histoire de la France pendant deux siècles, les gens qui étaient à gauche passent à droite”

Le premier à remarquer cette tendance des idées politiques à évoluer vers la gauche est l’essayiste Albert Thibaudet. Dans Les Idées politiques de la France (1932), Thibaudet qualifie même ce mouvement de “sinistrisme” : il s’agit d’un phénomène historique consistant au dépassement des idéologies de l’ancienne gauche par sa gauche toujours plus progressiste et au glissement, qui en résulte, des partis de gauche vers la droite. Il existerait ainsi une tendance en France à créer des partis toujours plus à gauche repoussant les individus qui étaient à gauche vers la droite de l’échiquier politique. Par exemple, le Parti radical, favorable à la république par opposition aux monarchistes, se situe d’abord à gauche, puis il se retrouve débordé sur sa gauche par la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), ancêtre du Parti socialiste, créée en 1905 par Jean Jaurès. Les partisans du Parti radical étant libéraux sur le plan économique, ils apparaissent ainsi comme un parti de droite. La même chose se produit en 1920 pour la SFIO avec la création du Parti communiste en 1920 qui repousse les socialistes de la gauche vers la droite de la gauche. 

L’étiquette infamante de l’extrême droite

Comme le résume Eric Zemmour, “tout n’est jamais figé” : les notions de gauche, de droite et de ses extrêmes réciproques sont des notions parlementaires et la place dans l’hémicycle importe davantage que le jugement de valeur sur l’idéologie portée. Cependant, comme le souligne également Eric Zemmour, ceux qui se veulent en faveur du réformisme, moralisent ce positionnement politique et se revendiquent comme étant dans le camp du bien : “la gauche […] fait toujours la morale, c’est un classique depuis la Révolution française, la gauche estime qu’elle est dans le bien et que donc la droite, c’est le mal et l’extrême droite c’est […] le grand mal”. Ce jugement moral se concrétise de manière dramatique en 1793 car se retrouver suspect d’être à droite ou à l’extrême droite conduit à la guillotine. 

De nos jours, la catégorie politique de l’extrême droite est souvent utilisée de façon péjorative. Certains syndicats, classés à gauche (cf. le syndicat Solidaires), ont par exemple appelé à participer le 12 juin 2021 à une marche “contre le racisme et l’extrême droite”. L’association des deux termes “racisme” et “extrême droite” n’est pas anodin : il vise à disqualifier les partis traditionnellement classés à droite ou à l’extrême droite comme par exemple le Rassemblement national. Or, si le racisme est une idéologie postulant une hiérarchie entre de présupposées races humaines, ce n’est pas le cas des termes “extrême droite” qui peuvent désigner de nombreux courants différents comme les royalistes, les nationalistes, les conservateurs, les soutiens de Marine Le Pen, mais aussi les fascistes, les nazis, etc. Ainsi que le souligne le politologue Jean-Yves Camus, en réalité, les termes ne sont quasiment jamais assumés par ceux qui sont catégorisés ainsi. Ils comportent une dimension péjorative, voire infamante. 

Historiquement, si on conserve la logique positionnelle de l’étiquetage politique, l’extrême droite en France réunissait au départ tous ceux qui sont contre la Révolution, c’est-à-dire les défenseurs du roi et de la monarchie de droit divin. C’est le cas d’une partie des nobles mais aussi de certains catholiques fervents. Le plus célèbre contre révolutionnaire est Joseph de Maistre qui juge la Révolution française comme étant “mauvaise radicalement” et “le plus haut degré de corruption connue”. Il envisage ainsi celle-ci comme une punition divine et considère la Révolution comme une mécanique infernale, d’où sa célèbre phrase dans ses Considérations sur la France (1796) : “ce ne sont point les hommes qui mènent la révolution, c’est la révolution qui emploie les hommes”. La Révolution va toute seule et se retourne contre ses propres initiateurs ainsi que le démontre l’épisode ultérieur de la Terreur. 

Au XIXe siècle, à partir de l’instauration de la République, les opposants au modèle républicain seront désignés comme des partisans de l’extrême droite. Pour autant, ils ne sont pas tous contre-révolutionnaires. Sous la Troisième république, dans les années 1880, le mouvement boulangiste réunit par exemple des personnalités hétéroclites issues à la fois de la gauche, des républicains déçus et souhaitant réformer profondément la république, mais aussi de la droite avec des monarchistes ou des bonapartistes. L’utilisation de la catégorie “extrême droite” permet de décrédibiliser un mouvement hostile au parlementarisme mais dont le programme demeurait en réalité assez vague. 

Au XXe siècle, la poussée du vote communiste entraîne la résistance d’une partie d’individus située politiquement à droite mais aussi à gauche par ceux qui ne souhaitent pas s’aligner sur le positionnement socialiste prôné par les soviétiques. Or Eric Zemmour dans l’émission Face à l’Info du 22 juin 2021 explique que les communistes vont utiliser l’étiquette infamante de l’extrême droite pour disqualifier leurs opposants et vont même jusqu’à qualifier les socialistes de social-traîtres et de complices de l’extrême droite : “Staline va considérer que tous ceux qui sont contre les communistes sont des fascistes, cette vision simplifie l’analyse des positionnements politiques”. 

De fait, régulièrement, il est reproché à des individus peu suspects d’être des dangers pour la démocratie, d’être d’extrême droite : François Mitterrand dans son livre Le coup d’Etat permanent (1964) critique le pouvoir personnel exercé par De Gaulle et écrit “j’appelle le régime gaulliste dictature” ; en mai 68, les opposants du général de Gaulle crient dans la rue des slogans tels que “CRS = SS” ; même Jacques Chirac, considéré à présent comme le grand-père de la nation, était qualifié, dans les années 70, de “facho Chirac”. 

Cette assimilation des opposants à la gauche à l’extrême droite se poursuit aujourd’hui : “tous ceux qui sont contre la France insoumise, les mouvements décoloniaux, etc. sont à l’extrême droite, sont des fascistes”. Il s’agit en réalité d’une technique rhétorique visant à empêcher le débat en disqualifiant et en diabolisant par avance un contradicteur éventuel. 

Les liens du fascisme et nazisme avec la gauche

L’assimilation du fascisme à la catégorie de l’extrême droite n’est pourtant pas si évidente. Il faut en effet rappeler que le fascisme est un mouvement créé par l’italien Benito Mussolini qui a été, pendant plusieurs années, un adhérent du parti socialiste italien. Il a certes rompu avec ce parti au moment de la Première guerre mondiale en raison de désaccords sur la question de la guerre, Mussolini étant favorable à la participation de l’Italie aux côtés des Français et des Anglais, alors que les socialistes étaient pacifistes. Néanmoins en 1919, lorsqu’il crée les Fasci Italiani di Combattimento (Faisceaux Italiens de Combat), il s’inspire de la théorie de Lénine selon laquelle l’accession au pouvoir devait s’appuyer sur une organisation paramilitaire constituée de révolutionnaires professionnels. 

Ce lien avec le socialisme des partis extrémistes se retrouve également dans le nom même du parti d’Adolf Hitler : le Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei (NSDAP) qui signifie en français le Parti national-socialiste des ouvriers allemands. Une biographie récente d’Hitler rédigée par Brendan Simms défend même l’idée qu’Hitler aurait été davantage motivé par son anticapitalisme que par son anticommunisme. 

En France, en 1940, le maréchal Pétain se fait voter les plein pouvoirs par un parlement composé majoritairement de députés de gauche, les élections de 1936 ayant été remportées par l’alliance des radicaux, de la SFIO et des communistes au sein du Front populaire. Dans l’émission Face à l’info du 22 juin 2021, Eric Zemmour remarque également que le maréchal Pétain est en outre considéré comme “un maréchal républicain” et qu’en 1936, lorsqu’il est nommé ambassadeur en Espagne, le socialiste français Léon Blum aurait affirmé que c’était un trop grand honneur que l’on faisait au général Franco. Pétain demeure pourtant aujourd’hui régulièrement associé à l’extrême droite. 

Nombreux sont les historiens qui considèrent le fascisme et le nazisme comme des mouvements d’extrême droite et à s’en prendre à ceux qui, comme Eric Zemmour, soulignent les liens de ces mouvements avec la gauche ou l’extrême gauche. Peut-être que dans certains milieux universitaires, il est plus facile d’assumer un discours de gauche qu’un discours de droite pour faire carrière. Il n’en demeure pas moins que les mouvements totalitaires du XXe siècle, comme l’a montré Hannah Arendt dans Les origines du totalitarisme (1951), utilisaient surtout la terreur comme moyen politique et que ce moyen pouvait être utilisé indépendamment de l’idéologie elle-même du moment que celle-ci jouait un rôle moteur dans le régime, qu’elle soit communiste ou nazie, plutôt considérer de gauche ou de droite. 

Il importe donc de déconstruire les raccourcis faciles et les dénis de réalité opérés régulièrement par la gauche qui empêchent de penser sereinement. Ainsi, Eric Zemmour dénonce l’instrumentalisation moralisatrice des catégories politiques de droite et de gauche. Certains à gauche ont tendance à considérer aujourd’hui Napoléon Bonaparte comme “le symbole de l’extrême droite”. Or, à l’époque, Napoléon était justement à l’opposé des positions contre révolutionnaires qui refusaient l’abolition des privilèges de la naissance : “il ne veut pas le retour du roi, il promeut le mérite, on peut être maréchal d’Empire même si on est fils de boulanger”. Au contraire, interroge-t-il : “aujourd’hui, qui est pour la promotion par le mérite et non pas par la naissance ? Qui promeut la discrimination positive en fonction de la naissance pour compenser les inégalités ? Ce sont ceux qu’on appelle l’extrême gauche. Qui au contraire défend le mérite républicain contre les discriminations positives par la naissance ? C’est ce qu’on appelle l’extrême droite”. Plus que jamais, il convient donc de prendre le temps de réfléchir et de se méfier des étiquetages à l’emporte-pièce.  

Les partis de droites aujourd’hui

Pour tenter de redonner à la droite un substrat idéologique, il convient de repartir de l’origine de sa constitution qui, comme le souligne René Rémond dans son œuvre majeure Les droites en France (1954), peut s’interpréter comme une querelle sur l’incarnation de la souveraineté. Les républicains qui défendaient la souveraineté populaire ayant émergé lors du processus révolutionnaire de 1789 constituaient alors la gauche. En face, se positionnait la droite pour laquelle la souveraineté s’incarnait dans un homme plus que dans le peuple. Mais quel homme ? C’est à partir de cette question que les trois grandes familles de la typologie des droites désormais classiques élaborée par René Rémond ont émergé : les orléanistes soutenaient un membre de la famille Orléans, les légitimistes préféraient un Bourbon et les bonapartistes un Bonaparte. Derrière cette querelle de l’homme, il y avait surtout celle du modèle de société : “une société qui renouerait avec l’Ancien Régime, conduite par la noblesse et le clergé ; une société du même type que celle alors en plein essor au Royaume-Uni, sous la houlette d’une monarchie parlementaire censitaire ; une société enfin tenue fermement en main par un « chef » admettant le suffrage universel masculin à la seule condition d’en contrôler les résultats”.

Or, comme le souligne Gilles Richard, auteur de l’Histoire des droites en France. De 1815 à nos jours (2017), même s’il reste encore quelques monarchistes ou bonapartistes, “cette typologie rémondienne n’a plus de sens aujourd’hui”. Il ne reste plus grand monde en France qui soit en faveur d’un retour du roi ou de l’empereur. Comment donc penser les différences entre la gauche et la droite mais aussi entre les droites ? Pour Gilles Richard, le point de départ de notre présent politique est l’année 1974 : la droite néolibérale s’affirme comme une force politique autonome et l’économie française entre dans la troisième révolution industrielle caractérisée par l’automatisation, la multinationalisation, les délocalisations et la financiarisation, ainsi que par son corollaire, le chômage de masse. Le néolibéralisme apparaît ainsi comme le nouveau projet politique à défendre, à savoir la préservation des principes du capitalisme grâce à l’action efficace mais discrète de l’Etat. Face à ce projet triomphant, la question sociale perd progressivement de son acuité, notamment du fait de la conversion d’une partie de la gauche aux grands principes du néolibéralisme. De manière concomitante, une nouvelle question émerge, celle de la question nationale, que la gauche rejette et que le Front national devenu le Rassemblement national a su porter avec un certain succès auprès des classes populaires.

S’agissant des deux grands partis classés à droite aujourd’hui en France, Les Républicains et le Rassemblement national, Eric Zemmour note que “la notion de parti politique est d’abord une invention de la gauche […], la droite est beaucoup plus individualiste”. De là, le fait que la gauche est plus réticente à changer les noms de ses partis, là où la droite en change régulièrement et souvent en fonction de l’homme qui le dirige. En outre, Eric Zemmour rappelle que c’est souvent la gauche qui polarise le débat en termes de gauche et de droite : “à l’ère moderne, à partir du général De Gaulle, il y a un grand mouvement gaulliste qui à l’époque ne se veut pas de droite, le général De Gaulle dit qu’il n’est ni de droite ni de gauche, les gaullistes ne se veulent pas de droite mais la gauche les met à droite”. Ce mouvement gaulliste souhaite incarner l’indépendance nationale, le développement industriel, le respect de l’individu, le patriotisme, l’amour et les intérêts de la France avant tout. 

Dans les années 70, Jacques Chirac se réclame l’héritier du gaullisme et fonde le Rassemblement pour la République (RPR). A la même époque, le Front national de Jean-Marie Le Pen s’en distingue avec une ligne poujadiste et libérale. En 1978, les partis favorables aux idées néolibérales se rassemblent dans l’Union pour la Démocratie française (UDF), nouveau parti créé par les soutiens du président Giscard d’Estaing pour contrer le RPR de Jacques Chirac. En 2007, l’UDF devient la principale composante du Mouvement démocrate (MoDem) sous l’impulsion de François Bayrou et se définit comme un parti centriste.  Pour Eric Zemmour, Les Républicains, parti héritier du RPR se rapproche davantage aujourd’hui de l’Union pour la Démocratie française (UDF), un parti européiste composé d’élus locaux alors que le Rassemblement national ressemble davantage à un mélange entre le RPR et le parti communiste des années 80. 

Les 50 nuances de droite

Mais LR et RN n’épuisent pas à eux seuls tous les courants alternatifs à cette droite néolibérale triomphante incarnée jadis par Valéry Giscard d’Estaing, aujourd’hui par Emmanuel Macron et qui se présente désormais comme un centre, à savoir le juste milieu entre gauche et droite (Emmanuel Macron ayant d’abord affirmé en 2017 qu’il n’était ni de droite ni de gauche, puis qu’il était finalement “de droite et de gauche”). Effectivement, il existe aujourd’hui tout un nuancier de droites : les populistes, les conservateurs, les réactionnaires, etc. Dans l’émission Face à l’info du 22 juin 2021, Eric Zemmour est revenu sur ces différentes nuances de la droite avant de se placer lui-même au sein de ce panorama. Nous reprenons ci-dessous les définitions qu’il a alors proposé. 

Il y a d’abord les réactionnaires : ce sont ceux qui veulent revenir à une situation antérieure. Le réactionnaire est toujours réactionnaire relativement à son époque. Au XIXe siècle, Joseph de Maistre en est un exemple “admirable”, au sens d’élégant et de lettré : il veut revenir au passé, à la France des rois qui précède la Révolution. Mais, d’un certain point de vue, les révolutionnaires peuvent aussi être qualifiés de réactionnaires : certains révolutionnaires veulent revenir à l’Antiquité romaine. Dans son Discours du 31 mars 1794, Saint Just inscrit le peuple français dans la continuité du peuple romain et déclare “le monde est vide depuis les Romains, et leur mémoire le remplit et prophétise encore la liberté”, sous entendu : au peuple français de poursuivre l’oeuvre de conquête de la liberté entreprise dans l’Antiquité par le peuple romain. Dans ces conditions, il est difficile de savoir qui est réactionnaire et donc tout autant de déterminer qui est progressiste : quand Lénine et Trotsky font la révolution en Russie, ils veulent refaire la révolution française pour la finir et regardent dans le passé au nom du progrès. 

Il y a également les conservateurs : ce sont ceux qui veulent conserver, mais ici encore, l’enjeu de ce qui doit être conservé change selon les époques. Au XIXe siècle, les grands bourgeois installés veulent défendre leur statut social et ne veulent pas partager avec les ouvriers miséreux que l’on retrouve dans Les Misérables de Victor Hugo ou les différents romans de Zola. Au XXIe siècle, les conservateurs sont ceux qui veulent conserver un art de vivre, une civilisation, des paysages : “les écologistes, les vrais, ceux qui ne sont pas des gauchistes, qui défendent la beauté des paysages, de la nature, sont des conservateurs et c’est plutôt glorieux, ils veulent conserver ce qui est beau” affirme Zemmour. Mais, d’une certaine manière aussi, la génération qui a profité du nouvel ordre instauré par la philosophie de mai 68 (hédoniste, individualiste, mondialiste, multiculturaliste, etc.) est aussi devenue conservatrice par la force des choses. Elle souhaite en effet conserver le régime instauré il y a 50 ans et considère ses opposants comme des réactionnaires. Mais c’est pour mieux conserver ses prébendes, son pouvoir et son système de vie.

Il faut mentionner aussi les populistes. Sur le plan historique, “le populisme naît en Russie et aux Etats-Unis fin XIXe-début du XXe siècle, en Russie, ce sont des gens qui veulent lutter contre le Tsar pour défendre les paysans trop pauvres mais qui ne veulent pas des communistes, Tolstoï, qui est un immense populiste ; aux Etats-Unis, ce sont des gens qui luttent contre les barons voleurs, Wall Street, la finance, etc., c’est un mouvement de gauche. Il y a dans les années 30 en France un prix littéraire populiste parce que ça veut dire être près du peuple, c’est un titre de gloire à gauche. Ce n’est que depuis les années 80, depuis que la gauche s’est retournée complètement et qu’elle crache sur le peuple, qu’être populiste est devenu une insulte et est synonyme de démagogue”. Or pour Eric Zemmour, il faut distinguer les deux : “le démagogue est celui qui prend des mesures pour faire plaisir au peuple, mais populiste cela signifie être près du peuple pour comprendre ce que veut le peuple, c’est la définition de démocrate en vérité”. Or “aujourd’hui, dès qu’une partie du peuple est en désaccord avec la doxa dominante des élites, on traite ça de populiste”. En creux, il faut comprendre qu’Eric Zemmour s’accorderait de l’étiquette “populiste”, à condition que l’on entende par là, quelqu’un de soucieux du peuple et de la démocratie, et qu’on en fasse pas un démagogue, c’est-à-dire flattant le peuple pour obtenir son assentiment.

Sur la distinction entre nationaliste et patriote, il existe une distinction célèbre avec laquelle Eric Zemmour est en désaccord, faite par Romain Gary dans Une éducation européenne (1945) : “Le patriotisme c’est l’amour des siens. Le nationalisme c’est la haine des autres.” Pour Eric Zemmour, “c’est une distinction rhétorique un peu facile : le patriote qui crie “la liberté ou la mort” et qui se jette contre les canons à Valmy, il déteste l’étranger. Robespierre détestait les Anglais. Le patriote n’aime pas que les siens. Pourtant c’est un patriote. C’était le nom du parti : le parti des patriotes. Le nationaliste aime tellement les siens qu’il veut les défendre, les protéger des autres qui veulent les abattre. […] Il y a des gens qui pensent que la nation est le meilleur modèle d’organisation de la cité, le moyen le plus démocratique, le plus efficace et qui permet le mieux de préserver une approche civilisationnelle d’être au monde comme un Français, comme un Anglais ou comme un Italien”. A l’opposé, il y a ceux qui ne sont pas patriotes ou nationalistes et qui estiment qu’il y a d’autres organisations comme la tribu, l’Europe, le monde. Pour Attali, par exemple, “le meilleur mode d’organisation de l’humanité est le gouverment mondial”. Ainsi, pour Eric Zemmour, l’enjeu aujourd’hui est moins la querelle sémantique entre nationaliste et patriote, qu’entre nationaliste et mondialiste : entre d’un côté, ceux qui placent la patrie au coeur de leur programme politique et de l’autre, ceux qui considèrent que la nation est dépassée et qu’il faut penser les conditions d’émergence d’un gouvernement mondial. 

Quant au souverainisme, il s’agit à l’origine d’un mot québecois. Le Québec voulait rétablir sa souveraineté perdue il y a deux siècles suite à la défaite de la France contre les Anglais après la guerre de 7 ans (1756-1763). Le terme a été repris par Paul-Marie Couteau qui vivait à New York et qui l’a importé en France au moment des débats sur Maastricht où il y avait deux camps : le camps des patriotes, ceux qui pensaient que la nation était un meilleur mode d’organisation et ceux qui voulaient passer à un mode d’organisation européen et fédéraliste. Le terme de souverainisme n’est pas employé par le général De Gaulle qui utilisait l’expression “indépendance nationale”, mais l’idée est assez proche juge Eric Zemmour lequel semble néanmoins regretter le fait que le souverainisme soit le signe de la résistance aux progrès d’une Europe fédérale, préférant ainsi utiliser l’expression “indépendance nationale” qui caractérise la politique étrangère menée par le général De Gaulle. 

Et Eric Zemmour dans tout ça ? 

A la fin du Face à l’info du 22 juin 2021, Christine Kelly interroge le possible futur candidat Eric Zemmour, “et vous, vous êtes qui ?” demande la journaliste avec un sourire. Question délicate tant les catégories politiques enferment et peuvent être sources de malentendus, mais à laquelle Zemmour se plie courageusement : “moi, je suis avant tout patriote, c’est avant tout l’amour de la France qui me définit et qui me motive”. Ainsi, ce que l’on devine, c’est l’ambition d’Eric Zemmour de rassembler au-delà des partis politiques, à partir de cette intuition gaulliste forte qu’est l’amour de la France et de la défense de ses intérêts. C’est aussi l’invitation faite à son électeur à regarder plus loin que les traditionnels positionnements du clivage gauche-droite qui sont bien souvent chargés politiquement et utilisés pour discréditer une pensée qui se veut libre et soucieuse de répondre aux enjeux du temps. 

Pierre Z.
Rédacteur