Génération Z revient sur l’efficacité de l’interventionnisme, pilier de la doctrine de l’Occident dans le domaine des relations internationales.

Depuis plusieurs années, les États-Unis et le reste de l’Occident se désengagent progressivement de toutes leurs opérations extérieures. Que ce soit pour la France au Mali ou plus récemment les États-Unis en Afghanistan, le mot d’ordre est le même : cesser toute occupation et rapatrier les troupes.

Ce mouvement général est révélateur ; les retraits militaires successifs des États d’Occident sont un énième signe de la fin de la domination de notre civilisation sur le reste du monde. Malgré nos richesses, malgré notre technologie, nous sommes incapables d’exporter notre modèle – y compris par la force.

D’autres puissances cherchent à s’imposer pour établir leur propre hégémonie. Par exemple, la Chine se rapproche de tous les ennemis de l’Occident, en quête de débouchés économiques. L’Afghanistan en est le dernier exemple. Il est désormais de notoriété publique que le gouvernement chinois prépare depuis longtemps la reconnaissance du gouvernement taliban, afin de négocier un nouveau partenariat.

Confronté aux limites de son modèle et soumis à une concurrence féroce sur le plan international, l’Occident ne sait plus comment réagir. Nos dirigeants ne comprennent pas pourquoi nous ne sommes plus écoutés ni soutenus ; ils ne comprennent pas pourquoi l’Occident ne séduit plus.

Une double rupture

Deux raisons expliquent le rejet de l’Occident par le reste du monde et la perte de son influence sur la scène internationale. La première est culturelle : les États asiatiques, africains et orientaux considèrent que l’Occident est décadent. Ils ne comprennent pas les mouvements « progressistes » qui émergent en Amérique et en Europe. Ces mouvements « woke », qui méprisent notre histoire, notre culture, notre art de vivre et qui remettent en cause les principes qui ont forgé notre grandeur, sont d’excellents repoussoirs. Ils nous poussent à haïr tout ce qui suscite l’admiration des autres peuples à notre égard.

L’autre raison est politico-stratégique. Comme le dit Éric Zemmour, le « soft power » est un instrument d’influence intéressant[1], mais la domination politique d’un État ou d’une civilisation dépend principalement de l’efficacité de ses armes et de sa diplomatie. Or, sur ce point, l’Occident a multiplié les erreurs d’analyse. Ses interventions successives ont déstabilisé les pays et les régions dans lesquels elles ont eu lieu sans pour autant faire disparaître les tensions locales – qu’elles soient de nature politiques, ethniques ou religieuses. L’histoire récente le démontre : le Vietnam, l’Irak, la Libye, et dans une moindre mesure, la Syrie, sont autant de symboles de l’échec de la politique interventionniste occidentale. Comment l’expliquer ?

L’aveuglement idéologique des puissances occidentales

Les élites occidentales ont presque toujours justifié leurs interventions par la nécessité d’apporter la paix, la stabilité et surtout les valeurs démocratiques aux États en guerre ou soumis à un pouvoir autoritaire. Bien entendu, cette justification n’était qu’un prétexte pour cacher le véritable motif des interventions – l’accaparement des ressources locales. Cependant, la volonté de faire « triompher la démocratie » était un objectif fermement ancré dans l’esprit de nos dirigeants, pour qui le modèle occidental est le seul qui doit prévaloir.

Cette mentalité est le principal handicap de notre diplomatie depuis quarante ans : convaincues de la supériorité de nos valeurs, nos élites politiques ont été incapables d’imaginer que d’autres modes de vie et d’autres modes de pensée puissent exister. L’idée même qu’un peuple puisse rejeter l’égalité et la fraternité – telles que le concevait l’Occident – était inimaginable. Les interventions occidentales ont donc toutes été fondées sur l’implantation d’un modèle qui n’était pas transposable à des pays du Moyen-Orient ou de l’Afrique.

L’Occident doit comprendre que ses valeurs, bien qu’elles aient théoriquement vocation à être universelles, ne le sont pas en pratique. Elles sont même de plus en plus rejetées, parce qu’elles sont perçues comme néocoloniales. Cette dernière accusation n’est pas dénuée de fondement : vouloir « apporter la démocratie » aux autres peuples n’est pas sans rappeler l’injonction des politiques français favorables à la colonisation à la fin du XIXe siècle, qui affirmaient que la France devait « apporter la lumière aux peuples inférieurs »[2].

Une stratégie stérile

De l’aveuglement idéologique des élites occidentales découle une stratégie militaire inefficace. Les interventions de ces vingt dernières années se sont presque toutes déroulées selon le même schéma : victoire des forces coalisées, renversement du dictateur, tentative d’instauration d’un gouvernement « démocratique » incapable de se maintenir après le retrait des troupes étrangères, le tout s’achevant par un chaos politique.

L’exemple du Mali est à ce titre intéressant. L’intervention de la France en 2013 a fait suite à la tentative de groupes terroristes de prendre la ville de Bamako – la capitale du pays. Nos troupes ont facilement enrayé leur progression et ont brisé leur emprise dans la plupart des territoires que les terroristes avaient conquis. Malheureusement, les jihadistes ont repris leur tactique de guérilla habituelle, ce qui a forcé l’armée française à prolonger sa présence au Mali sans pour autant régler la question terroriste. Malgré de multiples opérations de pacification et une tentative de former et de renforcer l’armée malienne, les risques que les groupes terroristes s’emparent du Mali sont toujours aussi grands.

Un constat s’impose donc : les interventions « massives » et de long terme sont inutiles, voire contre-productives. Elles finissent inévitablement par susciter la défiance des populations locales et ne permettent pas de rétablir la stabilité, puisqu’elles ne cherchent pas à construire un régime adapté au contexte du pays concerné.

La vision de la Russie des interventions étrangères

Le contre-exemple parfait est celui de l’intervention russe en Syrie. Le gouvernement russe n’a pas cherché à renverser le régime de Bachar El-Assad, non seulement parce que Bachar El-Assad était un allié de la Russie, mais également parce que son régime prenait en compte la disparité ethnique et religieuse de la Syrie[3]. La Russie n’a pas non plus envoyé une imposante force militaire – celle-ci était par ailleurs composée en grande partie de « mercenaires ». Enfin, la stratégie russe était adaptée au terrain et à au rapport de force entre les troupes rebelles et les troupes gouvernementales[4].

Cette stratégie a porté ses fruits : le gouvernement de Bachar El-Assad s’est maintenu et est désormais en position de force. La capacité de lutte des rebelles a été quasiment annihilée, les soldats russes se sont en partie retirés et le pays semble avoir retrouvé un semblant de stabilité.

L’intervention en pays étranger n’est donc pas problématique en tant que telle. C’est la manière dont l’Occident conduit ces interventions qui pose problème. Poutine, à l’occasion de la crise en Afghanistan, l’a résumé simplement : « Il est impératif de mettre fin à la politique irresponsable consistant à imposer aux autres des valeurs extérieures, au désir de construire des démocraties dans d’autres pays selon les « modèles » d’autres nations sans égards pour les spécificités historiques, nationales ou religieuses et en ignorant totalement les traditions des autres nations. »[5]

Rafaël P.
Rédacteur

[1] Ce terme désigne la capacité d’un État à influencer les autres États sans recourir à la force (par la culture, le prestige du pays et de son histoire, l’aide économique, etc.). Il a été élaboré par Joseph Nye dans les années 1990.

[2] Lire les discours de Jules Ferry (discours du 28 juillet 1885) ou de Victor Hugo sur la colonisation.

[3] Lire Assad, Régis Le Sommier, éd. La Martinière, 2018.

[4] La Syrie étant morcelée en plusieurs enclaves appartenant aux deux camps, les forces russes ont opté pour une stratégie « d’unification territoriale » : elles encerclaient les quartiers tenus par les rebelles. Puis elles leur proposaient de les évacuer vers une autre province. Ainsi, le territoire contrôlé par le gouvernement syrien devenait plus homogène et facilement défendable, et les rebelles étaient tous concentrés dans une même zone géographique.

[5] Conférence de presse conjointe avec Angela Merkel à l’issue des pourparlers russo-allemands, le 20 août 2021.