Depuis quelques semaines, les articles, tribunes, déclarations, réunions et entretiens clamant la construction d’une « Union militaire et défensive européenne » se multiplient et utilisent l’argument de la situation en Afghanistan comme justification. Génération Z s’est penché sur la question.  

Avec l’annonce du retrait américain d’Afghanistan et la rapide prise de la capitale par les talibans, l’Occident a subi l’une de ses plus grosses débâcles. Alors que les américains et leurs alliés otaniens se sont enlisés dans le conflit afghan entre 2001 et 2021 au cours duquel ils ont perdu de nombreuses vies – notamment la France, qui déplore la perte de 90 soldats français en Afghanistan –, cet échec occidental est vu par les européistes affirmés comme un nouveau prétexte pour construire une « Europe de la Défense ». 

Les européistes sautent sur « l’occasion »

Parmi les vingt-sept Etats-Nations qui constituent l’Union européenne, nombreux sont ceux – notamment à l’Ouest – qui multiplient les parallèles entre l’Afghanistan et la « nécessité d’une Europe de la défense ». En France notamment, les européistes se montrent de plus en plus insistants. Le président de la République française, Emmanuel Macron, ne cesse de multiplier les allusions à « l’autonomie stratégique européenne » et il n’est pas le seul. Le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, la ministre des armées Florence Parly ou encore le commissaire européen chargé du marché intérieur, Thierry Breton sont également de la partie. Ce dernier pense que la situation en Afghanistan doit être vue comme une incitation pour les Vingt-Sept vers « l’accélération de l’édification d’une défense commune ». Il explique lors d’un entretien accordé au journal Le Monde : « Si on écoute ce qu’il s’est dit depuis quinze jours sur l’Afghanistan, il en ressort qu’il y a, actuellement, un accord général sur l’idée que l’Europe doit se doter d’une réelle capacité d’agir de manière autonome. Les diplomates disent d’ailleurs que c’est la première fois qu’ils constatent une telle convergence de vues. » Il utilise ensuite l’ultime argument des européistes selon lequel l’Europe se construit dans les crises, et que l’Afghanistan est l’opportunité parfaite pour construire une Europe de la défense. 

La France n’est pas la seule à effectuer ce rapprochement. C’est également le cas de la Belgique et de son ancien Premier ministre, Guy Verhofstadt, qui se réjouit du fait que « la récente débâcle en Afghanistan relance la discussion sur la défense commune ». Il déclare lors d’un entretien dans Le Monde : « faute d’une communauté, nous sommes en fait incapables de nous défendre. La souveraineté dont on parle tellement n’existe plus au niveau national et presque plus au niveau européen. Veut-on qu’Américains, Chinois et Russes décident de notre sort ? ». Une nouvelle fois, les européistes agitent le spectre du dépassement et de l’obsolescence des Etats-Nations qui apparaissent comme de véritables freins à une gestion internationale et multilatérale du monde en insistant sur le fait que les nations européennes seules ne sont pas grand-chose, mais unies, elles peuvent contrebalancer le pouvoir des Américains, des Chinois et des Russes. Quel doux rêve !

Même les Allemands sont de moins en moins réticents aux projets d’Europe de la défense. Armin Laschet, le candidat de la CDU-CSU à la succession d’Angela Merkel, a déclaré dans une tribune au journal allemand Handelsblatt : « Nous devons créer des opportunités européennes en matière de “self-defense” numérique et transformer Europol en “FBI européen” ». Outre les anglicismes, il insiste sur le fait que renforcer la politique européenne de défense est la leçon à retirer cette crise : « Les vingt années d’opérations en Afghanistan ainsi que le récent retrait des alliés occidentaux ont clairement montré que la dépendance militaire vis-à-vis du grand allié transatlantique définit davantage la réalité européenne plutôt qu’un partenariat égalitaire au sein de l’OTAN. L’Europe doit définir son rôle en matière de politique de sécurité et de défense, avec assurance et détermination. ». 

Ainsi, les politiques européistes sont nombreux à s’exprimer en faveur d’une « Europe de la défense » en se référant à la débâcle afghane dans le cadre national. Mais l’Union européenne s’avère tout aussi déterminée à encourager ce projet. 

D’un point de vue multilatéral et européen les réunions et les discours se multiplient 

« L’Europe ne bouge que dans les crises. L’Afghanistan peut la réveiller. Le moment est venu d’être en mesure de la doter d’une force militaire capable de se battre si nécessaire » déclare le président de l’Union européenne, Charles Michel. Quelques jours auparavant, les vingt-sept ministres de la défense européens se sont réunis et se sont accordés sur le fait que les récents événements ont eu pour effet de renforcer l’idée selon laquelle les européens doivent accroître leur ambition sur le plan stratégique. Parallèlement, les réunions, les déclarations et les tribunes se multiplient ; actuellement, l’Union travaille sur une proposition de « force d’entrée en premier» composée de 5 000 soldats. Cette « force » implique la mise en place de capacités de commandement communes et est pensée comme une locomotive se dirigeant vers la concrétisation de l’Europe de la défense.

Le 15 septembre, durant son discours sur l’état de l’Union, la présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, a appelé à renforcer l’autonomie industrielle de l’UE tout en accélérant la construction d’une « Union de la défense ». Elle a estimé que « Le moment est venu pour l’UE de passer à la vitesse supérieure » afin de se « défendre contre les cyber-attaques, agir là où l’OTAN et l’ONU ne sont pas présents et gérer les crises à temps ». Dans la foulée, la France a annoncé qu’elle consacrera à la Défense européenne un sommet durant sa présidence au premier semestre 2022. 

La défense européenne est déjà une réalité existante, notamment au travers de diverses forces spéciales européennes comme la Task Force TAKUBA déployée au Mali ou encore dans le cadre des missions de l’Initiative européenne d’intervention (IEI). L’Union dispose également de deux groupements tactiques européens composés de 1 500 soldats mais l’unanimité des Vingt-Sept étant requise pour les solliciter, ils n’ont jamais été déployés malgré leurs dix ans d’existence. Sur le plan financier, le mois d’avril 2021 a marqué une nouvelle avancée dans la construction d’une Union européenne de la défense avec l’adoption par Bruxelles du Fonds de Défense européen. Ce fonds doté de 8 milliards d’euros s’attellera à financer des « projets communs de défense » afin de développer l’interopérabilité des vingt-sept armées européennes. 

Alors que la construction d’une Europe de la Défense est en marche – forcée ? – l’autonomie stratégique européenne est un vieux concept – il était déjà présent dans le Traité de Maastricht de 1992 – qui semble être voué à l’échec face aux réticences de certains Etats-Membres.

« L’autonomie stratégique européenne », un concept historique voué à l’échec ? 

Les questions autour de la défense au sein de l’Union ont toujours été délicates. L’Union européenne est une institution supranationale qui fonctionne grâce aux compétences que ses Etats-Membres lui dévouent ; la Défense étant un domaine régalien des Etats-Nations par excellence, l’Union a eu naturellement du mal à s’y immiscer. Rappelons que la construction de la défense européenne est une vieille idée qui avait été tuée dans l’œuf dès 1954 face à l’échec du projet de la Communauté Européenne de défense (CED) [1]. Malgré cet échec, l’idée d’une défense européenne a discrètement perduré, notamment par le biais de l’Union de l’Europe occidentale (UEO), qui s’est affirmée comme le cadre institutionnel des échanges en matière de sécurité et de défense européenne. Enfin, l’instauration de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) en 1993 marque un tournant majeur dans la construction d’une Europe de la Défense, qui ne cessera de se renforcer peu à peu. 

Aujourd’hui, l’Europe de la défense est sur de nombreuses lèvres à Bruxelles et dans les capitales européennes. Déjà durant le mandat de Donald Trump, Emmanuel Macron a saisi l’occasion de l’éloignement américain des affaires internationales comme argument de choc pour la défense européenne. En novembre 2019 et le retrait des troupes américaines de Syrie, Emmanuel Macron dénonçait la « mort cérébrale de l’OTAN » et appelait à développer « l’autonomie stratégique » de l’Europe. Deux ans plus tard, les Vingt-Sept sont toujours divisés et un certain nombre de pays, situés en particulier en Europe centrale et orientale, craignent que l’édification d’une défense européenne ne se réalise au détriment de la relation préexistante avec le grand frère américain qui les protège du géant russe voisin. 

« Il ne faut pas croire que cela va tomber comme un fruit mûr, il s’agit d’une prise de conscience progressive qu’une autonomie plus grande est nécessaire », observe Clément Beaune, secrétaire d’Etat français aux affaires européennes lors d’un entretien qu’il accorde au journal Le Monde. Il poursuit : « D’un côté, les Européens sont ébranlés par la méthode et veulent pouvoir agir sans être la voiture-balai des Etats-Unis. De l’autre, beaucoup de pays ne veulent pas donner le sentiment que nous laissons tomber les Américains dans ce moment difficile. »

Une nouvelle division entre Europe de l’Ouest et Europe de l’Est se dessine, une division qui laisse sous-entendre que « l’Europe de la défense », ne sera pas pour demain. L’actualité de ce débat est d’autant plus fondamentale aujourd’hui que d’ici quelques mois, en janvier 2022, la France prendra la présidence tournante de l’Union européenne et elle affiche parmi ses objectifs premiers la « concrétisation de l’Europe de la défense et du concept d’autonomie stratégique ».

Tiffany
Rédactrice / International

¹ La CED avait pour ambition la création d’une armée européenne et d’institutions supranationales placées sous la supervision du commandant en chef de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Elle a été avortée face au rejet du traité en 1954 par l’Assemblée Nationale française.

Sources :