Le 4 septembre 1992, le socialiste Jean-Luc Mélenchon faisait campagne pour le OUI à Maastricht. Son argument ? Les instances à venir assureront un « contrepoids politique » à « la libre circulation des capitaux, des marchandises et des hommes ». A-t-il par la suite compris son erreur ? Il y a deux ans, l’ersatz de Robespierre tolérait encore l’aile souverainiste de son mouvement. Mais le rasoir antinational a depuis fait son œuvre, traquant ceux qui comme Djordje Kuzmanovic refusaient de s’aligner sur les positions du MEDEF en matière d’immigration et d’intégration européenne :

« Sur la question migratoire, en particulier, la bonne conscience de gauche empêche de réfléchir concrètement à la façon de ralentir, voire d’assécher les flux migratoires, qui risquent de s’accentuer encore du fait des catastrophes climatiques. Plutôt que de répéter, naïvement, qu’il faut accueillir tout le monde, il s’agit d’aller à l’encontre des politiques ultralibérales, ce que la social-démocratie a renoncé à faire »

Un propos controversé qui, aujourd’hui, soulève aisément l’indignation de l’ancien socialiste. Il y a pourtant lieu d’estimer que Georges Marchais ne l’aurait pas renié. Dans une lettre adressée au recteur de la mosquée de Paris, il fait part, après les précautions antiracistes d’usage, de son rejet de l’angélisme : « Quand la concentration [d’immigrés] devient très importante […] la crise du logement s’aggrave ; les HLM font cruellement défaut et de nombreuses familles françaises ne peuvent y accéder. Les charges d’aide sociale nécessaire pour les familles immigrées plongées dans la misère deviennent insupportables pour les budgets des communes peuplées d’ouvriers et d’employés ». Si la réponse qu’il lui adresse se borne à une répartition plus équitable des immigrés présents, l’intervention suit de peu le célèbre discours du 27 mars 1980, au cours duquel il avait appelé à « stopper l’immigration officielle et clandestine ». Le célèbre orateur avait retenu la leçon du Capital : l’immigration est l’armée de réserve du capitalisme. Soucieux de maintenir les salaires au plus bas, il diffuse à l’envie l’idée suivant laquelle il y a des travaux « dont les Français ne veulent pas ». Mais à aucun moment bien sûr, il ne pose la question de la rémunération associée. Faire venir des étrangers plaît au patronat : il peut payer peu, on ne fera pas grève.  

En matière d’intégration européenne, le communiste aurait été tout autant vilipendé par le gourou des Insoumis. Voilà ce qu’il disait il y a déjà près d’un demi-siècle de la politique giscardienne : 

« [Elle] est d’autant plus nocive pour notre peuple et notre pays qu’il faut ajouter sa volonté d’accélérer l’intégration ouest-européenne, grâce à l’élection du Parlement européen au suffrage universel. Vous le savez, nous avons mis en garde les Français sur les graves dangers qui découlaient d’une telle décision. Si nous laissons faire, ce serait en effet d’une part l’abandon de fait de la souveraineté économique de la France, la soumission du potentiel industriel français aux décisions des trusts étrangers rapaces et spoliateurs. Et, deuxièmement ce serait inévitablement un pas vers l’abandon de l’indépendance politique de notre pays puisqu’aussi bien des décisions importantes concernant la France et les Français pourraient demain lui être dictées par un aréopage étranger à prédominance ouest-allemande. »

« Sur cette question, prit-t-il la peine d’ajouter, sur celle de l’indépendance de la France, nous, les communistes, je profite de cette occasion pour le répéter avec force, nous ne cèderons jamais, nous ne transigerons jamais ». Propos légitime au regard de ce que le socialisme français disait jadis de l’indépendance nationale, mais hélas bien optimiste.

Livrer les décisions importantes du pays à un parterre de députés mal élus ne dérange plus la gauche officielle, de même que l’arrivée incessante d’immigrés la laisse de marbre. Mieux, l’extrême-gauche wokisée célèbre la « créolisation » du territoire. Marchais ignorait qu’elle allait saccager le patriotisme qui la caractérisait jadis. Lâcheté, électoralisme et internationalisme mal compris. 

Bien sûr, il serait contraire à la vérité de dépeindre la bête noire d’Elkabbach comme un nationaliste barrésien. On n’oublie pas le « bilan globalement positif » que Georges Marchais faisait du communisme dans les pays de l’Est, ni son rejet du concept de « seuil tolérance », jugé raciste. Mais évoquer ce visage aussi sympathique que croquignolesque a aujourd’hui son importance. Il permet de comprendre pourquoi des générations de modestes mineurs, laboureurs et tâcherons ont pu se reconnaître dans ses idéaux. C’était un temps où la gauche ne craignait pas de défendre les petites gens face au mépris des élites, la culture populaire française face à l’américanisation. Le rouleau compresseur Mai 68 n’avait pas encore achevé son œuvre et fait de l’immigré la figure nouvelle du damné de la Terre. Elle ne songeait pas à défendre les organisateurs de réunions interdites aux Blancs et à faire du multiculturalisme son étendard. Elle déplorait le délitement de l’appareil industriel national, celui qui nous a tant manqué lors de la pandémie. Elle s’opposait au patronat cosmopolite : « produire et acheter français », telle était la formidable rengaine du PCF des années 1970. 

Sans doute l’extrême-gauche d’aujourd’hui conserve ce souci. Mais elle se condamne à l’impuissance par peur d’apparaître identitaire, et, pire encore, méprise les légitimes aspirations populaires. Elle parle davantage aux minorités qu’aux masses. Le prolétariat doit désormais faire son deuil : elle n’est pas sa priorité. Elle ne comprend plus qu’une politique sociale véritable ne peut être qu’enracinée, et sombre dans des dérives sectaires au moment où le gaullisme social connaît un regain d’intérêt. Ce dernier courant qui dispose à droite d’attaches profondes n’a pas peur du peuple et, pour paraphraser Napoléon III, le sait conservateur. 

Régis Accoral
Rédacteur