Génération Z revient sur le basculement idéologique qui a amené la gauche à délaisser la classe ouvrière.

Le 3 mai 1968, George Marchais écrit une diatribe pour dénoncer « ces faux révolutionnaires », « fils de grands bourgeois », incriminant « l’anarchiste allemand Cohn-Bendit ». L’article de Marchais fera scandale, le Mouvement du 22 Mars l’accusera d’antisémitisme. Le parti communiste est alors dépassé par cette jeunesse trotskiste ou maoïste qui ne voit dans les dirigeants du parti communiste que « des crapules staliniennes ». 

Cette extrême gauche montante se place en rupture avec le communisme orthodoxe. Elle se revendique de la lignée idéologique d’Herbert Marcuse, freudo-marxiste, membre de l’école de Francfort. Selon Marcuse, la jeunesse étudiante est une force révolutionnaire plus subversive que les structures de la force ouvrière que sont le parti communiste ou les syndicats. Le prolétariat n’est plus une force révolutionnaire car il aurait été perverti par la société de consommation. Au contraire, la jeunesse étudiante, opposée à la guerre au Vietnam et à la société de consommation, apparaît comme une couche sociale en rupture avec l’homme unidimensionnel tel que le pointe Marcuse. Un homme modèle que chacun devrait imiter et donc l’archétype est défini par la société de consommation, les phénomènes de modes, les mass médias dans les pays capitalistes, ou par le stakhanovisme stalinien dans les pays soviétiques

Ainsi, la pensée de Marcuse incarne-t-elle à la fois le rejet de l’institution qu’est le parti – qui fait pourtant la force du communisme sur la vie politique de l’époque – et le rejet d’une classe ouvrière considérée comme aliénée à la bourgeoisie. 

Quant au freudo-marxisme de Marcuse, il conçoit l’assouvissement de la pulsion fonctionnelle comme une résistance à l’ordre bourgeois. La libération de la sexualité aura pour effet un dépassement du capitalisme et la mort de la société de consommation, privilégiant le principe de plaisir sur le principe de réalité. Tout le mouvement de la pensée structuraliste dominant le monde universitaire dans les années 70, continuatrice de la pensée soixante-huitarde, se revendiquera du freudo-marxisme. Zemmour écrira dans Le Figaro du 23 novembre 2018 : « la libération sexuelle, loin d’accomplir la révolution annoncée, a “marché main dans la main avec le libéralisme financier” » ; il considère que « Marcuse, le théoricien à la mode dans les amphis de Vincennes d’après Mai 68, qui fondait la société capitaliste sur la répression des désirs, avait confondu l’histoire passée du capitalisme avec sa nature intrinsèque. »

La pensée libertaire, cheval de Troie du libéralisme

Cette révolution idéologique sera dénommée par Clouscard le libéralisme-libertaire. En clair, la pensée libertaire de la révolte étudiante fut le cheval de Troie du libéralisme, elle constitue une morale mieux adaptée à l’évolution du capitalisme qui est passé d’un modèle productiviste au modèle consumériste. Le travail productif est méprisé au profit d’une consommation libidinale. Grâce à cette nouvelle morale, toute structure qui fait obstacle au libre-échange et à la mondialisation, pour tout dire à l’absence de limites, est combattue au nom de l’individualisme libertaire et au profit du libéralisme.

L’Eglise, la Nation, la Famille, et même le Parti furent noyés« dans les eaux glacées du calcul égoïste ». Éric Zemmour affirmait devant Raphaël Enthoven : « c’est le libéralisme qui détruit les structures traditionnelles. » En somme, l’idéologie libertaire est devenue l’idéologie bourgeoise par excellence. Zemmour précise dans Le Figaro du 2 mars 2018 : « le marxisme emphatique des jeunes révolutionnaires n’était qu’une manière détournée de faire le jeu du marché. »

Ce refus de structure politique a tué dans l’œuf la tentative de révolte des Gilets Jaunes. La volonté de ne pas entrer dans le jeu politique a empêché le mouvement de porter un corpus idéologique contre révolutionnaire et de constituer une structure politique qui aurait permis de répondre à l’impasse politique ayant provoqué ce mouvement de révolte. L’esprit individualiste a contaminé les opposants du libéralisme-libertaire, elle désagrège toute opposition politique en l’atomisant. 

Le matérialisme historique au profit des minorités

Mais la trahison ultime de la gauche est l’abandon et le mépris du prolétariat. La gauche a fait une réécriture du matérialisme historique pour abandonner la question sociale au profit du sociétal. Le matérialisme historique est une conception historique développée par Marx, pour qui l’Histoire est fondamentalement régie par les rapports de classes et l’évolution des moyens de production. L’idéologie féministe, principalement le féminisme matérialiste, a repris le concept du matérialisme historique en remplaçant la lutte des classes par la lutte des sexes comme phénomène déterminant de l’Histoire. Ainsi, le capitalisme n’est plus vu comme un rapport d’exploitation entre bourgeoisie et prolétariat mais un phénomène de domination patriarcale. L’idéologie antiraciste actuelle est elle aussi une idéologie qui fait de la lutte des races un déterminant historique, toujours sur le même logiciel marxiste. Enfin, l’intersectionnalité cumule les différentes positions victimaires en n’abordant quasiment jamais la question sociale. 

Toutes les idéologies communautaires sont en contradiction avec l’universalisme républicain mais aussi l’universalisme marxiste. L’individu ne s’exprime plus sur l’agora en tant que citoyen ni en tant que membre d’une classe sociale, mais en tant que blanc, noir, femme, homme, hétérosexuel, pansexuel, ramenant sans cesse l’individu sur soi, sur sa subjectivité, toujours au service de la destruction des structures traditionnelles, toujours au profit de la haute bourgeoisie financière. Les mouvements communautaires et parfois « anticapitalistes » n’ont jamais été aussi appréciés de la haute finance ; Nike et Colin Kaepernick avec un bénéfice de près d’1 milliard en plus, l’Open Society Foundation de George Soros qui défend les droits des homosexuels, ou encore Patrisse Cullors, co-fondatrice de Black Lives Matter, militante queer, marxiste autoproclamée, anticapitaliste, propriétaire d’une maison à 1,4 million de dollars. 

Cette écoeurante société des indignés est depuis longtemps dénoncée et déplorée par Eric Zemmour. Dans son Suicide Français, il dénonçait le triste héritage de Mai 68.

Julien Vanhaecke
Rédacteur