Pendant quarante ans, notre classe médiatico-politique s’est complu dans un optimisme mensonger, en s’entêtant à nier ou à relativiser les signes de décadence de la France. Lorsque des personnalités publiques pointaient du doigt l’immigration massive, l’insécurité, le délitement de l’instruction publique ou la désindustrialisation, la bien-pensance les traitait d’alarmistes ou de pessimistes. Puis encore, elle allait parfois jusqu’à les qualifier de « pompiers-pyromanes », les accusant de fabriquer par leur discours les situations qu’ils dénonçaient. Aux yeux de ces optimistes jusqu’au boutistes, le Tragique avait définitivement disparu de l’Histoire[1] : les risques de subir un conflit de grande ampleur semblaient inexistants, notre économie était relativement prospère, et le Progrès était censé ne jamais prendre fin.

Depuis quelques années, nous réalisons que le Tragique existe toujours et que l’Histoire ne nous épargne pas plus que le reste du monde. L’immigration, l’Islam et l’insécurité, autrefois considérés par la bien-pensance comme des thématiques secondaires, sont désormais au cœur des inquiétudes des Français. Les politiques et les intellectuels qui abordaient ces sujets, jadis perçus comme des incendiaires, apparaissent aujourd’hui comme des visionnaires.

Un tel réveil des consciences n’est pas sans conséquence. Hormis les optimistes béats qui refusent de reconnaître que la France est en déclin, un autre camp s’est formé : celui des défaitistes. Il existe, y compris au sein du camp national, des Français pour qui la situation de la France est si catastrophique qu’elle est condamnée à disparaître. Michel Onfray résume cet état d’esprit d’une phrase : « Il ne reste plus qu’à sombrer avec panache ».

N’est-il pas possible de conserver une lueur d’espoir tout en restant réaliste sur le constat ?

Quand Zemmour sort du fatalisme

Pour répondre à cette question, l’évolution du discours d’Éric Zemmour n’est pas sans intérêt. Lors de la sortie du Suicide Français, il était clair qu’Éric Zemmour se laissait aller à une forme de fatalisme. Le résumé de l’ouvrage en témoigne : « La France se couche. La France se meurt. […] Nos élites politiques, économiques, administratives, médiatiques, intellectuelles, artistiques, héritières de mai 68, s’en félicitent. […] Elles crachent sur sa tombe et piétinent son cadavre fumant. »

Pourtant, au fil des années, Éric Zemmour a progressivement modéré son jugement. La première étape de ce changement a eu lieu au moment de la sortie du Destin français qui, au grand étonnement de son auteur, a suscité de l’espoir : « Certains de mes lecteurs m’ont dit que ce livre les a rassurés, parce qu’il démontre que la France a survécu à des épreuves catastrophiques ». Peut-être cette réaction inattendue ne l’a-t-elle pas laissé indifférent.

« La vraie espérance est le désespoir surmonté »

C’est au moment de la Convention de la Droite, en septembre 2019, qu’Éric Zemmour manifeste davantage une rupture avec son fatalisme habituel. Après un discours d’une trentaine de minutes, où il maintient son diagnostic politique de la France, il conclut par une magnifique citation de Bernanos : « L’optimisme est la fausse espérance des lâches et des imbéciles. La vraie espérance est le désespoir surmonté. » Avant d’ajouter à la foule qui l’écoute : « Mais je sais que si vous êtes ici aujourd’hui, c’est que vous surmontez ». Le désespoir qui naît du réalisme n’est donc pas indépassable ; il est au contraire un moyen de renforcer sa volonté et de tenir bon face aux épreuves.

Il n’est pas non plus interdit de faire preuve d’optimisme, pourvu qu’il demeure lucide. Peu avant la fin de la deuxième saison de Face à l’Info, Éric Zemmour a une nouvelle fois invoqué Bernanos. Dans une lettre en date de 1942, ce dernier écrivait : « Ne vous tourmentez donc pas, la France a inventé Jeanne d’Arc, elle a inventé Saint-Just, elle a inventé Clémenceau, elle n’a pas fini d’en inventer ! C’est son affaire ! » Cette phrase a sans doute influencé Eric Zemmour ; en témoigne le titre de son prochain ouvrage : La France n’a pas encore dit son dernier mot.

La politique n’est pas qu’une affaire purement rationnelle. Elle ne se borne pas à une analyse froide des phénomènes de société. Elle relève également de la croyance en une cause – en l’occurrence, la cause de la France. De Gaulle disait avec simplicité : « Je crois en Dieu et en l’avenir de ma patrie. » Si l’Homme n’avait fondé ses choix que sur des probabilités de succès et d’échec, nombre de combats n’auraient pas été menés. L’Histoire de France regorge d’exemples : la victoire n’était pas assurée lors de la bataille de Bouvines en 1215, pendant la Guerre de Cent Ans, pendant les guerres franco-espagnoles du XVIIe siècles, pendant la Seconde Guerre mondiale, etc.

Sortir de la passivité

Dès lors, être purement cartésien ne suffit pas et devient même politiquement contre-productif. Une telle approche conduit à la passivité, au même titre que l’optimisme béat ; pourquoi se battre si tout est perdu d’avance ?

Cette question en amène une autre : peut-on réellement changer le cours des événements ? Croire que l’Homme détient un contrôle absolu sur son avenir, collectivement ou individuellement, serait faire preuve d’un orgueil démesuré. L’action n’est pas synonyme de résultat : on peut tout faire pour que le pire n’arrive pas, sans pour autant l’empêcher. En revanche, il est incontestable que l’inaction ne fait que rendre le pire encore plus probable.

L’apanage des grands hommes d’État est de donner de l’espoir, même dans les moments les plus sombres. De Gaulle, grand pessimiste, aimait répéter qu’une « tempête ne dure indéfiniment » : si le pire n’est jamais certain, il n’est pas non plus éternel. Le Général n’a cessé d’entretenir l’espoir du peuple français, à un moment où la France semblait irrémédiablement perdue. Nous manquons cruellement de dirigeants qui, comme lui, seraient réalistes sans céder à « la tentation du renoncement »[2]. Des hommes qui intérioriseraient cette formule de William Arthur Ward : « C’est impossible, dit la Fierté. C’est risqué, dit l’Expérience. C’est sans issue, dit la Raison. Essayons, murmure le cœur. »

Rafaël P
Rédacteur

[1] En référence à cette célèbre phrase de Raymond Aron : « L’Histoire est tragique ».[2] La « tentation du renoncement » est une expression que De Gaulle employait régulièrement pour dénoncer l’apathie des responsables politiques de son temps. De Gaulle ne supportait pas de voir des Français renoncer à leur liberté, à la grandeur de leur patrie, à la volonté de lutter contre les « turpitudes de l’histoire ».